Je suis certain qu'il existe de nombreuses réponses divergentes lorsque l’on demande : « Que fait un directeur financier (CFO) ? »
Et pour être franc, c’est tout à fait normal. Les responsabilités d’un CFO peuvent et doivent varier en fonction de l’entreprise, de son âge et de son stade de développement, de la structure actionnariale (publique, privée, actionnaire unique, VC, PE), des autres membres de la direction et de leurs compétences, de la culture organisationnelle, et bien d’autres critères. La liste est longue, mais vous voyez sûrement où je veux en venir.
En réalité, il n’y a pas de « bonne réponse ».
Cet article vous donnera quelques pistes sur l’évolution du rôle de CFO, ce qu’il peut englober, et à quoi vous devez vous attendre si vous cherchez à rejoindre une entreprise en tant que CFO ou si vous êtes déjà en poste et souhaitez élargir votre rôle.
Pour situer le contexte, j’écris ici sous l’angle d’une entreprise SaaS B2B en phase Seed à fin de Série A. Même si une grande partie de ce qui est évoqué ici pourra s’appliquer plus largement, certains éléments ne seront pas pertinents voire erronés pour d’autres stades ou secteurs d’activité.
Voici les 5 principaux domaines dans lesquels, selon moi, un CFO doit aujourd’hui exercer un leadership :
- Le Yin de l’organisation, pour équilibrer avec le Yang
- Prendre appui sur la matrice
- Partenaire des équipes GTM
- Sortir complètement des livres comptables
- Planification, pas budgétisation
Équilibrer optimisme et réalisme : devenir le Yin du Yang organisationnel
L’un des aspects les plus cruciaux pour être un CFO hautement efficace au sein d’une entreprise en croissance, c’est de comprendre le rôle subtil que vous devez jouer. J’appelle cela l’équilibre du Yin et du Yang : au cœur de cette démarche, on retrouve l’idée fondamentale d’atteindre un équilibre entre optimisme et réalisme.
En tant que CFO, vous êtes un membre clé du parcours de l’équipe fondatrice. Les fondateurs sont connus pour leur optimisme à toute épreuve et leur capacité à inspirer l’équipe pour atteindre de grandes choses, contre vents et marées. Ils croient en l’impossible, repoussent les limites et défient les conventions.
Après tout, les responsables financiers apportent un point de vue différent autour de la table. C’est aussi votre rôle de voir plus loin que l’immédiat, de prendre en compte les risques potentiels et les obstacles que les fondateurs peuvent négliger.
Mais souvenez-vous : il s’agit d’un second regard lucide, pas d’être éternellement pessimiste.
Vous dirigez le service financier et avez sans doute une équipe sous votre responsabilité, qui absorbe votre enthousiasme ou, au contraire, votre désenchantement. J’ai vu bon nombre de CFO commettre l’erreur fondamentale d’aller trop loin dans leur rôle de « voix de la raison » et sombrer dans le pessimisme. S’il est essentiel d’apporter une touche de réalisme dans les réflexions, adopter en permanence un discours négatif et minimiser les possibilités peut porter atteinte au moral de l’équipe et au développement global de l’entreprise.
Pour être un CFO efficace, vous devez trouver le juste équilibre entre optimisme et réalisme. Il s’agit de gagner la confiance et le respect de l’équipe, non en étant perpétuellement rabat-joie, mais en restant un réaliste lucide qui croit véritablement dans l’entreprise tout en gardant une vision réaliste. Il faut une profonde conviction – croire véritablement au potentiel de réussite de l’entreprise. Si vous ne croyez pas en la réussite potentielle de la société, il vous deviendra impossible d’assumer ce juste équilibre… et il vaut alors mieux partir, car rester ne rend service à personne.
Agissez comme si vous exerciez un rôle de conseil externe : si l’on vous avait recruté et que vous vous contentiez de leur expliquer tout ce qu’ils ne peuvent pas faire, on vous remercierait sur-le-champ !
Imaginez un scénario hypothétique où, en tant que CFO, vous adoptez constamment une posture négative, en soulignant les risques potentiels et en minimisant les possibilités. Dans de tels cas, l’équipe fondatrice finirait par être en opposition avec vous et commencerait même à ignorer vos contributions ou cacher des informations critiques, si bien que de vrais enjeux passeraient inaperçus du fait de ce pessimisme constant. Vous deviendriez comme le Petit Garçon qui criait au loup, ou mieux, « Chicken Little ».

Lorsque vous trouvez le bon équilibre entre réalisme et optimisme, vous pouvez réellement contribuer en tant que partenaire stratégique et leader au sein de l’organisation. En conservant une foi inébranlable dans la vision tout en restant un réaliste pragmatique capable d’identifier et de communiquer les risques potentiels, vous instaurez un climat de confiance et de fiabilité auprès de votre équipe. Cela aide l’organisation à relever les défis et à saisir les opportunités avec un état d’esprit réaliste mais optimiste.
Je crois que cet équilibre entre optimisme et réalisme relève plus de l’art que de la science. Il faut un effort conscient pour reconnaître le rôle que vous jouez en tant que réaliste plutôt qu’en tant que pessimiste. En choisissant vos actions et vos mots avec soin, vous pouvez atteindre cet équilibre. Parfois, une réunion difficile est nécessaire pour remettre en question des attentes irréalistes mais, à d’autres moments, il s’agit de poser des questions incisives, d’explorer les possibilités et de travailler avec votre équipe pour élaborer un plan tout en prenant en compte les risques.
Vous n’êtes pas là pour laisser passer des hypothèses irrationnelles mais il ne doit faire aucun doute que vous croyez en la vision.
En trouvant ce juste équilibre, vous devenez un atout inestimable pour l’équipe, favorisant un climat de confiance et de collaboration.
Plongez dans la Matrice : Voir l’entreprise comme un réseau complexe
Pour être un CFO vraiment efficace, il faut voir l’entreprise comme un système complexe, à l’image de la Matrice. Il s’agit de comprendre comment tous les chiffres sont interconnectés et influencent la santé globale de l’entreprise.
En comprenant cette interdépendance, vous pouvez tirer sur les ficelles des chiffres et créer de nouvelles simulations pour optimiser les résultats.
Lorsqu’ils analysent la performance financière d’une société, les meilleurs CFO vont au-delà de la simple analyse des revenus et des dépenses. Ils adoptent une vision globale, prenant en compte des indicateurs clés comme le coût d’acquisition client (CAC), la valeur vie client (CLTV), le taux de désabonnement (churn rate) et la marge brute.
Vous devez comprendre que ces chiffres ne sont pas des données isolées mais des variables liées entre elles qui s’influencent mutuellement. Il ne faut pas s’arrêter à des indicateurs simples comme le CAC, mais aussi aller vers la segmentation, car les moyennes sont trompeuses.
Durant ma carrière, j’ai constaté cela tellement de fois que je vous invite sincèrement à marquer une pause. Réfléchissez : comment, en tant que CFO, pouvez-vous éviter de tomber dans le piège d’une vision trop globale et, au contraire, plonger dans les détails afin d’identifier les facteurs clés qui favorisent ou nuisent à un résultat ?
Vous voulez savoir si quelque chose est vraiment très bon, ou vraiment très mauvais. Ensuite, éliminez le mauvais et faites plus de ce qui marche.
Déceler les moteurs de la « Matrice » peut vous aider à trouver les indicateurs et les actions qui sont vraiment déterminants, et vous permettre de mettre de côté le reste. Au début du cycle de vie d’une entreprise, vous cherchez ce qui a le plus d’impact sur le succès ou la croissance, pas de petites optimisations. Plonger dans les détails révèle ces leviers, là où les moyennes ne donnent que des résultats superficiels.
Vous devez voir la Matrice pour savoir quels fils tirer.
Un CFO peut réaliser des simulations pour comprendre l’impact de la modification des stratégies tarifaires, l’ajustement de l’allocation du capital ou l’exploration de modèles de revenus différents. En ajustant ces variables, il obtient des informations sur les résultats potentiels à l’échelle de l’entreprise et peut ainsi prendre des décisions éclairées pour optimiser la performance financière.
Les CFOs qui adoptent l’état d’esprit « Matrice » naviguent plus efficacement dans la complexité de l’environnement des affaires. Ils vont au-delà de l’analyse financière traditionnelle et explorent l’interconnexion de divers facteurs. Cela leur permet de prendre des décisions fondées sur les données, d’identifier des opportunités de croissance et de mener l’organisation vers le succès à long terme.
Interagir avec les équipes GTM : Collaborer pour la croissance des revenus
Si le Chief Revenue Officer (CRO) est avant tout responsable de la génération de revenus, en tant que CFO, vos fondateurs, le CEO et le Conseil d’Administration s’attendront à ce que vous puissiez prédire ces résultats. Ne pas développer une compréhension approfondie de la stratégie go-to-market (GTM) et des facteurs qui la motivent garantit pratiquement que vous ne pourrez rien anticiper de façon fiable !
Il n’y a pas réellement de cloison étanche entre les unités commerciales ventes et finances. Vous jouez un rôle clé dans l’optimisation de la valorisation pour la prochaine levée de fonds et les revenus sont l’un des principaux paramètres pour améliorer cette valorisation !
Bien sûr, conclure des ventes est de la responsabilité de l’équipe GTM, mais mesurer comment elles sont réalisées, quels sont les indicateurs, comment ils s’améliorent (c’est-à-dire la traction), et où vous vous situez par rapport à la concurrence et aux benchmarks du secteur relève entièrement de votre domaine.
Collaborer avec le CRO et l’équipe GTM devient alors essentiel car vous partagez le même objectif : une belle sortie et une issue financièrement avantageuse.
Bien sûr, il pourrait y avoir des tensions entre vous et l’équipe GTM. Les ventes se concentrent généralement sur la trésorerie à court terme, tandis que votre vision de la sortie à long terme exige un tout autre regard. Mais au final, cela importe peu : en travaillant ensemble, en s’alignant sur les indicateurs qui comptent et en partageant la même compréhension, vous pouvez surmonter ces tensions et avancer vers des objectifs communs.
Rappelez-vous : vous voulez tous les deux la même chose – plus de revenus.
Misez sur votre capacité à créer de l’équilibre : un excellent CFO travaille à établir un terrain d’entente afin qu’il n’y ait pas de tension inutile entre les pôles CFO et CRO ! Vous avez besoin de remontées terrain côté ventes et eux ont besoin des analyses et perspectives du CFO.
Imaginez un scénario où l'équipe GTM propose des objectifs ambitieux, comme acquérir 100 000 utilisateurs en six mois. Au lieu de rejeter immédiatement l'idée ou d'exprimer du scepticisme, adoptez une démarche collaborative. Faites preuve d'adhésion à l'objectif (même si cela relève davantage d'une « expérience de pensée » que d’un réel engagement). Ensuite, collaborez avec l'équipe GTM pour élaborer un plan et évaluer les risques associés. Comme le dit le vieil adage, on attire plus de mouches avec du miel qu’avec du vinaigre.
C’est un sujet qui mériterait un article à part entière, mais abordons brièvement la question des commissions.
En tant que Directeur Financier, vous pouvez significativement augmenter les chances que votre entreprise atteigne ses objectifs en jouant réellement en équipe avec votre CRO. Après tout, le plan de commission s’apparente à la recette d'un repas gastronomique. C’est la précision et l’équilibre dans la combinaison des ingrédients — le salaire de base, les taux de commission et les objectifs — qui permettent de réussir le plat (une équipe de vente motivée et performante). Si vous en mettez trop ou pas assez, vous risquez de rater le repas.
En résumé, vos échanges avec les équipes GTM ne se limitent pas à l’analyse financière. Il s’agit de comprendre les moteurs de revenus, de travailler en étroite collaboration avec le CRO, et de participer activement au développement et à l’exécution de la stratégie GTM. En mettant à profit votre vision financière et en créant des incitations alignées, vous pouvez stimuler la croissance du chiffre d'affaires, améliorer la valorisation et contribuer au succès global de l’entreprise.
Superviser la comptabilité, sans être que comptable : passer du poste de contrôleur à celui de DAF stratégique
Trop souvent, les fondateurs commettent l’erreur d’embaucher de simples contrôleurs et de les promouvoir à des postes de DAF. Oui, vous voudrez maîtriser les moindres détails de votre bilan, mais vous ne créerez aucune valeur si vous y consacrez tout votre temps.
Si la comptabilité et la conformité sont des aspects indéniablement importants de la gestion financière, elles ne couvrent pas toute l’étendue du rôle de DAF ; n’oubliez pas qu’il s’agit d’un dirigeant, pas d’un ordinateur ultra-puissant. Sans le soutien et la formation nécessaires, les comptables peinent à devenir des DAF stratégiques et à exécuter efficacement la FP&A ou la prise de décision.
J’ai été témoin de ce défi de près. Nombre de responsables financiers issus de la comptabilité retombent dans leur zone de confort, se concentrant principalement sur les aspects transactionnels et opérationnels. Les impératifs de reporting financier, de rapprochement et de respect des échéances de conformité peuvent accaparer une part importante de leur temps et de leur attention, ne laissant que peu de place à la réflexion stratégique et à la création de valeur.
Pour éviter le piège d’être uniquement comptable, il vous faut volontairement élargir vos compétences et ouvrir votre perspective. Cela implique un changement d’état d’esprit : passer de la focalisation sur les chiffres historiques à l’implication active dans le présent ; contribuer aux discussions stratégiques, aligner la planification financière sur la stratégie globale de l’organisation et porter des initiatives qui dépassent le champ de la comptabilité traditionnelle.
La leçon à retenir est que bien souvent, les comptables qui deviennent DAF « attendent encore la permission » avant de passer à un rôle stratégique. La voie des grands cabinets comptables, que suivent de nombreux CPA, renforce involontairement cette tendance avec son accent marqué sur l’audit et, malheureusement, même hors des grands cabinets, le parcours reste très axé sur la technicité. Rares sont les cursus axés spécifiquement sur le métier de DAF ; ce qui existe vise avant tout à faire des experts-comptables… des comptables.
Rechercher un mentorat formel ou informel auprès de DAF expérimentés (mais aussi de PDG et de CRO ayant travaillé avec d’excellents DAF) peut être inestimable. Soyez curieux, posez des questions, ouvrez-vous, et appliquez ces enseignements à votre propre parcours.
Il ne s’agit pas de peindre par numéros. Il vous faudra ressortir vos « talents d’artiste » et adapter ce que vous apprenez à votre situation. Rarement, voire jamais, tout correspond parfaitement. Évidemment, les programmes de développement professionnel, les formations exécutives et les opportunités de réseautage axées sur la finance stratégique et les compétences de leadership pourront vous fournir les outils, cadres et connaissances nécessaires pour exceller en tant que DAF stratégique.
La pâtisserie est une science, la cuisine un art. En tant que DAF, vous cuisinez : il n’existe aucune recette exacte à suivre.
Planification, pas budgétisation : libérez la puissance de la planification dynamique
En matière de gestion financière, il existe une différence majeure entre planification et budgétisation. Beaucoup de personnes les considèrent à tort comme synonymes, mais il s’agit en réalité de processus distincts aux objectifs différents. Comprendre cette distinction et adopter la planification dynamique peut débloquer une valeur considérable pour votre organisation.
La budgétisation est souvent perçue comme un exercice statique sur tableur visant à rapprocher des chiffres chaque mois ou trimestre. Elle tend à mettre l’accent sur le contrôle et la conformité, en partant du principe que l’avenir se déroulera exactement comme prévu. Cependant, dans l’environnement professionnel actuel, cette approche peut freiner l’agilité et la capacité à réagir aux événements imprévus.
D'un autre côté, la planification est un processus dynamique et itératif qui vise la croissance future. Elle consiste à élaborer une représentation chiffrée d’un document de planification vivant—une feuille de route qui guide l’organisation vers ses objectifs stratégiques. Alors que les budgets ne représentent qu'un aspect de l’exécution réussie, un plan englobe une vision plus large, prenant en compte de multiples facteurs, risques et scénarios potentiels (rappelez-vous l’exemple de la Matrice ci-dessus).
En tant que DAF stratégique, votre rôle est d’être un planificateur, pas simplement un gestionnaire de budget. Vous devez adopter la planification dynamique et reconnaître que l’avenir est incertain et susceptible d’évoluer. Ce changement de mentalité vous permet de naviguer face à des événements imprévus, d’adapter les stratégies et de piloter les processus de décision qui conduisent l’organisation vers ses objectifs.
Imaginez un scénario où votre entreprise est confrontée à une perturbation inattendue du marché ou à un changement significatif du comportement client. Une approche axée sur le budget pourrait conduire à respecter rigidement les prévisions, sans répondre efficacement à l’évolution du contexte. Cependant, en adoptant une posture de planification dynamique, vous pouvez rapidement réévaluer la situation, recueillir des informations, mobiliser des équipes transversales, puis ajuster les objectifs financiers et l’allocation des ressources en conséquence. Un budget est statique ; un plan est un organisme vivant, en perpétuelle évolution selon les changements du monde réel. Gardez cela à l’esprit et vous ne resterez pas figé.
Pour mettre en œuvre efficacement la planification dynamique, exploitez les technologies émergentes et les outils d’analyse qui fournissent des données et des informations en temps réel, comme les logiciels de gestion de la performance ou les outils de prévision. Cela vous permet de suivre les indicateurs clés de performance, de mettre en place une automatisation efficace, de surveiller les tendances sectorielles et d’identifier les risques et opportunités potentielles. En vous appuyant sur ces capacités, vous pouvez prendre des décisions proactives fondées sur les données, ajuster votre trajectoire si nécessaire et garder une longueur d’avance sur la concurrence.
Le guide pratique du DAF stratégique
Par-dessus tout, le DAF stratégique connaît les limites de ses propres connaissances et les enrichit des idées des autres. Vous pouvez accéder à des analyses, conseils et tendances partagés par des leaders du secteur et d’autres pairs en vous abonnant à la newsletter hebdomadaire du CFO Club, alors pourquoi attendre ?
